Le karma de nos emplois
Posté par Philippe Baron - 22 avr 2009 à 15:20Alors que s’achève la Conférence mondiale contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l’intolérance qui y est associée, dite Durban II, dans un climat de désunion affiché (boycott des délégations US et israeliennes, propos orientés – et discutables - du président iranien Mahmoud Ahmadinejad), ce qui est un comble pour un sommet placé sous l’égide des « Nations unies », le simple citoyen peut se demander à quoi tout cela rime, puisque d’une part aucune action ne découle de la déclaration finale, notamment sur les conflits en cours ayant pour toile de fond des rivalités entre ethnies (Darfour, Côte d’Ivoire, République Démocratique du Congo…), et d’autre part, la priorité actuelle ne devrait-elle pas légitimement revenir au traitement de la crise financière qui menace directement nos emplois et, nous le savons, rien de tel qu’une crise économique pour exacerber le sentiment nationaliste et xénophobe (Allemagne années 30, etc.). D’ailleurs, le G20 a eu un impact beaucoup plus significatif sur l’opinion mondiale que Durban II, car à la clé, ce sont plus de 1000 milliards de Dollars qui ont été débloqués pour relancer l’économie mondiale. Pur les « potes » victimes du racisme au quotidien, ce ne seront que des mots, choisis dans le vocabulaire onusien de manière à ne froisser personne. S’il y avait eu un régime ouvertement raciste à l’heure actuelle encore en activité sur cette planète, il y aurait eu consensus très certainement. Mais le phénomène du racisme n’est plus une affaire d’Etat, comme il pouvait l’être encore en Afrique du Sud avant la fin de l’Apartheid. Le racisme est un problème de société, sur lequel les Etats peuvent agir indirectement, mais c’est avant tout un effort de chacun pour dépasser et faire dépasser les préjugés qui subsistent encore, malgré les leçons du passé.
Pourtant, le racisme est à l’origine de bien des maux, y compris au niveau économique. Le repli identitaire empêche en effet de voir l’impact de notre attitude sur les populations les plus fragiles, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur de nos frontières. La pire attitude consiste à rester indifférent à la détresse des pays les moins avancés. Nos vieux préjugés, hérités de notre passé colonial, nous poussent à penser que cette situation est normale, que c’est parce que « l’Africain n’est pas encore rentré dans l’Histoire », alors qu’au contraire, il en est à l’origine, et aujourd’hui nous le traitons toujours en esclave en semi-liberté, placé sous le contrôle des multinationales qui puisent dans ces pays les matières premières à leurs bénéfices exponentiels.
Un exemple saisissant illustre ce racisme ordinaire, teinté d’ignorance et de fausse bonne conscience. Lors de l’émission ‘On n’est pas couché’ animé par Laurent Ruquier le 4 avril 2009, le chroniqueur Eric Zemmour s’en est pris à l’ex-juge Eva Joly qui avait instruit de nombreuses affaires de corruption dans des pays africains. Pour lui, condamner la corruption dans ces pays-là revenait à laisser le champ libre aux entreprises américaines (voir l’integralité de l’interview ici: http://www.agoravox.tv/article.php3?id_article=22442). Mais qu’est ce qu’il en sait? De source sûre, il se trouve justement que dans un pays africain, une entreprise candienne doit renoncer à un marché dans le domaine du transport car l’actionnaire principal ne souhaite pas faire figurer dans son bilan de façon détournée des sommes affectées à la corruption de fonctionnaires locaux. en effet, notamment depuis l’affaire Enron, les entreprises Nord Américaines sont excessivement prudentes avec l’argent « sale », le maquillage des comptes, etc. On rappelle que suite à l’affaire Enron, c’est toute la société Andersen Consulting, dont la fonction est d’auditer les comptes de ses clients, qui a du mettre la clé sous la porte. Aux US, reproduire un tel scenario est à exclure définitivement. Mais qu’en est-il en France? Les entreprises françaises (Bouygues, Total, Areva, Bourbon, Bolloré, Technip…) seraient-elles encore présentes sur le continent africain si les normes comptables devaient être respectées à la lettre? En effet, quel est le meilleur moyen d’encourager la corruption? Y céder ou la refuser? Cette entreprise canadienne a fait son choix, tirant un trait sur de juteux contrats et laissant la place à son concurrent français. Mais ces normes comptables s’internationalisent et l’impunité pour de telles pratiques, mêmes couvertes par des pseudo-intellectuels de droite français, ne devrait pas durer, si toutefois l’indépendance de la justice continue être garantie dans notre pays.
Car au final, la corruption, même si elle génère des revenus pour quelques privilégiés, est largement responsable de la situation catastrophique de ces pays, qui du coup ne peuvent pas avoir accès aux biens de consommation, même les plus élémentaires. En l’absence de débouchés, ce sont donc directement des emplois dans les pays producteurs et exportateurs qui sont touchés. Bien sûr, sur le marché africain ce ne sont pas tellement des produits « made in France » qui sont convoités, mais des articles plus abordables, fabriqués en Chine ou dans d’autres pays d’Asie du Sud-Est. Mais là aussi, un certain racisme sévit, et on en parle peu, car il s’agit d’un racisme davantage « social » qu’ethnique.
En effet, comment expliquer que la Chine ce soit l’eldorado des exportateurs européens, alors que ce pays arrive à produire avec les coûts de main d’oeuvre les plus bas de la planète? La réponse est que le « marché » chinois, ce sont les 150 millions de personnes assimilées à la classe moyenne, qui dispose au moins d’un niveau de vie comparable au notre (environ $1000/mois), et qui a donc accès aux joies de la société de consommation: logement, véhicule, équipement, voyages… Les 90% de la population restante est confinée aux tâches subalternes, avec salaire de misère et précarité absolue. Pour le Chinois privilégié, cet écart est justifié: ces nouveaux prolétaires sont des misérables paysans, sans éducation ni culture, qui doivent s’adapter à la vie moderne en passant par l’épreuve du labeur à l’atelier. D’ailleurs le pouvoir en place est largement complice, en maintenant une monnaie – le Yuan - artificiellement basse afin de rester compétitif à l’export, quitte à continuer à sous-payer le travailleur pauvre. Peu importe, puisque cette politique permet à la classe dirigeante d’inonder les circuits de distribution du monde entier de leurs produits.
D’autres exemples de par le monde montrent que c’est encore le malheur des uns qui fait le bonheur des autres, alors même que des solutions existent pour enrayer ces cercles vicieux, puisqu’enrichir son voisin, c’est avant tout en faire un client, un partenaire. Nous ne parlerons pas non plus des autres formes de discrimination, envers les femmes ou les homosexuels, qui font que beaucoup de pays dans le monde restent en marge de la grande civilisation globale que peut-être certains utopistes présents lors de la conférence Durban II ont tenté de défendre, en vain. Mais si les médias et l’ensemble des personnes concernées mettaient en évidence la relation étroite qui existe entre haine de l’autre et précarité, peut-être que les opinions commenceraient à changer. Les conflits d’intérêts qui opposent à l’heure actuelle les etats montrent que nous en sommes encore très loin.
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